Coworking : vers une ubérisation de la profession ?

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Dans l’émission Le quart d’heure du 20 octobre sur Radio France – un podcast d’information présenté par Céline Asselot –, la reporter Chloé Cénard est allée faire couper ses cheveux dans un salon partagé à Paris. Une tendance qui prend de l’ampleur dans la profession.

Certains voient le coworking d’un mauvais œil, craignant une ubérisation du métier. « Au contraire, s’empresse de répondre Julien Dauger, cofondateur de La Fabrica à Paris. Notre volonté est de revaloriser le métier de la coiffure, de remettre l’artisan au centre de tout. »

Parmi ces coiffeurs free-lance, Fabien Renna (@renna.paris), coiffeur depuis quinze ans, formé par Sébastien Nicoud. Après des expériences dans les grands salons parisiens (Didact, David Mallett), il a décidé de se lancer seul, il y a un an. « Pour une nouvelle expérience, mais aussi pour avoir une approche sur-mesure et adaptée aux besoins de mes clientes », explique-t-il. Pour cela, la Fabrica représente l’espace « propre, professionnel, avec le confort d’un poste de coiffure sans les contraintes d’un salon » qu’il cherchait.



Liberté et flexibilité

Et il n’y voit que des avantages ! « L’espace n’est pas à moi donc je n’ai aucun engagement. J’y suis quand je veux et quand mon planning est rempli. La réservation en ligne est simple. Je choisis mon emplacement et je paie. Puis, j’ai tout le confort, casier fermé à clé, tablette, espace lunch et café inclus… », souligne celui qui, aujourd’hui, se rend dans l’espace de coworking un jour par semaine. « Je suis libre. Le reste du temps je suis formateur free-lance au Real Campus by L’Oréal ou en studio. » Cette liberté, c’est typiquement ce que viennent chercher les coiffeurs dans ces nouveaux lieux de travail.

Cofondatrice de Max Co-ARTing à Nantes, Nathalie rappelle que 22 % de coiffeurs sont en free-lance, aujourd’hui. « Comme dans tous les domaines et avec la crise sanitaire, le télétravail se développe. Madli et moi avons voulu proposer un modèle qui offre la liberté, la flexibilité et l’agilité qu’attend la nouvelle génération. »

En quoi cette solution est-elle différente de la location de fauteuils en salon qui se pratiquait déjà ?

« Le free-lance peut choisir de venir qu’une heure dans la journée. Et surtout, il n’y a aucun lien de hiérarchie. Dans un salon, le locataire est tout de suite dans un univers avec un parti-pris et une clientèle ciblée », explique Nathalie qui a choisi de créer un endroit neutre, pour que chaque coiffeur puisse se projeter et venir avec ses propres produits, qu’il peut toutefois stocker sur place.

Même idée pour Julien à la Fabrica. « Nous ne remplaçons pas les salons de coiffure. Nous n’avons pas de vitrine. Nous sommes au fond d’une cour. La cliente connaît déjà son coiffeur quand elle vient. Tout est pensé pour revaloriser la relation coiffeur/client et respecter cette intimité. Nous ne sommes pas dans une cadence infernale », précise le jeune entrepreneur.

Mais quid des tarifs appliqués ?

Là encore, chaque coiffeur est libre d’appliquer les prix qu’il désire. « Je me fais un salaire plus que correct. À cela, je déduis la location et les produits – La Fabrica propose un matériel d’exception . Mon tarif le plus bas est 55 € pour une coupe homme. J’essaie de répertorier le prix de la location de chaque cliente, c’est-à-dire 5 à 10 € en fonction du rdv et du travail. Tous mes tarifs sont sur devis et sur mesure par rapport à la prestation. C’est un service ultrapersonnalisé », explique Fabien Renna.

55 € la coupe homme

Pour Nathalie, cofondatrice de Max Co-ARTing à Nantes, ce phénomène devrait prendre de l’ampleur. « Lors du MBC, le prix de l’innovation a été remis à La Fabrica. Ce qui prouve que la profession reconnaît le modèle et qu’elle est prête à s’ouvrir à de nouveaux schémas… Même s’il y a toujours des réticences à la nouveauté chez certains. Les jeunes générations ne veulent plus s’engager. Elles veulent être libres de partir quand elles le souhaitent. Le coworking est la réponse à leur souhait : ne plus consacrer la vie privée au profit de sa vie professionnelle. Et d’ailleurs, si les espaces de coworking éclosent un peu partout sur le territoire, rien n’empêche le free-lancer de caler des rendez-vous sur sa destination de vacances », se réjouit-elle. À Nantes, les 6 fauteuils de Max Co-ARTing sont disponibles 24h/24 et 7j/7. « Nous avons des forfaits à l’heure, à la journée ou au mois », rappelle Nathalie. Et comme à La Fabrica, du matériel à disposition. « Contrairement au domicile, nos espaces permettent de faire des techniques plus difficilement réalisables à la maison. Nous avons même un Climazon, lourd à transporter », souligne-t-elle. Parmi les reproches que l’on fait à Uber, celui d’exploiter des gens qui n’ont pas tellement le choix. Là encore, le coworking s’en éloigne. « Les coiffeurs qui viennent chez nous pourraient être en CDI dans un salon. Ils choisissent de se mettre en free-lance, libres d’appliquer leurs propres tarifs, donc. Nous ne sommes pas pour le travail à la chaîne mais dans une approche qualitative », martèle Julien Dauger de la Fabrica.

Airbnb de la coiffure

Au mot « coworking », Stéphanie Douessin, coiffeuse depuis 20 ans, préfère celui de « co-chairing ». Aujourd’hui, elle partage son temps entre son salon et sa solution digitale, Jobnowhere. « J’ai une double casquette. Je suis devenue start-uppeuse pendant le confinement », explique celle qui voit là une solution aux difficultés de recrutement. « Quand j’ai ouvert mon deuxième salon, je suis tombée enceinte. Mon binôme voulait changer de voie alors j’ai eu peur de tout perdre. J’ai donc décidé de partager le lieu à plusieurs indépendants pour payer les frais fixes et pouvoir accoucher sereinement », plaisante-t-elle. Quand elle s’est lancée il y a trois ans, la profession n’était pas forcément prête à cette grande mutation. « La Covid-19 a été un accélérateur, c’est certain. Avec cette pause imposée, nous avons renoué avec des valeurs fondamentales comme la famille, l’écoute de soi, le confort… profiter de la vie ! »

Résultats ?

Sa plate-forme est un succès ! « Entre les salons en manque de personnel qui sont obligés d’innover et les coiffeurs à domicile qui cherchent un complément d’activité, cela cartonne. Je suis un peu le Airbnb de la coiffure ! Cela répond aussi à ceux qui ne voulaient plus être salariés ou à ceux qui aimeraient ouvrir leur salon et qui essuient les refus des banques », explique Stéphanie. Car pour nos différents interlocuteurs, le coworking peut aussi avoir cette fonction-là, celle de tremplin avant d’ouvrir son salon, permettant de développer une clientèle et de mettre de l’argent de côté dans le but de constituer l’apport nécessaire à la création d’une entreprise.



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