L’apprentissage : le grand défi de la profession

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À l’heure où le gouvernement entend revaloriser l’apprentissage, à renfort d’aide à la formation, les jeunes manquent à l’appel. Biblond fait le point avec différents acteurs de la profession.

« J’ai battu mon record avec une stagiaire CAP coiffure !
20 ans… Zéro minute en entreprise », soulevait récemment Sandrine Ruiz sur Facebook. Résultats ? Avalanche de commentaires. Si l’ironie va bon train, l’inquiétude se lit entre les lignes. La coiffure est le deuxième secteur de l’artisanat, formant des apprentis en CFA. Pourtant, elle a perdu 50 % de ses effectifs en formation par rapport à 2007-2008. P

atrons et partenaires sociaux tirent la sonnette d’alarme et ils sont entendus. En 2019, la loi « avenir professionnel » a libéré l’offre de formation en apprentissage, ouvrant ainsi la possibilité aux entreprises privées de lancer leur propre centre de formation des apprentis (CFA). Dernière victoire ? L’assouplissement du quota d’apprentis. Désormais, c’est l’arrêté du 16 août 2021 qui est vigueur, permettant d’accueillir deux apprentis par maître d’apprentissage (et un apprenti supplémentaire en cas d’échec à l’examen). Il sera même possible de déroger à ce plafond, au cas par cas, après accord de la commission départementale de l’emploi et de l’insertion.

17 000 APPRENTIS FORMÉS CHAQUE ANNÉE

C’est une bonne nouvelle pour le secteur, qui, chaque année, forme près de 17 000 apprentis (ils représentent avec les contrats pro 17% de l’emploi salarié du secteur), soit autant de talents indispensables à l’avenir de la coiffure. Toutefois, comme Sandrine Ruiz, nombre de patrons, soutenus par
les aides de l’État, peinent à attirer les jeunes pousses. La génération Z a ses exigences et ses conditions. Ne sommes nous pas là pour lui rappeler que la coiffure est un « métier passion » qui ouvre de nombreuses perspectives ?



Pour rappel

LES 4 PRINCIPAUX DIPLÔMES

Le CAP Métiers de la coiffure pour acquérir les techniques de base et pouvoir exercer. Ce contrat de deux ans – sauf dérogation pour obtention d’un diplôme supérieur – est ouvert aux candidats de niveau de fin de 3e ou CAP BEP non valide.
Le BP se prépare sur un an, après le CAP. C’est le diplôme indispensable pour être patron et ouvrir son salon de coiffure.
Le BTS métiers de la coiffure : créé en 2014 et effectif depuis 2016, il se prépare en deux ans dans un lycée après un Bac technique ou professionnel.
Le Brevet de maîtrise (BM) est délivré par la chambre des métiers de l’artisanat, accessible aux + de 19 ans, ayant soit un BP coiffure, soit au minimum cinq ans d’expérience. Il permet de gérer un salon, de former des apprentis et d’acquérir des connaissances comme le management, la gestion, la communication, la pédagogie.

AUTRES DIPLÔMES

Le Certificat de qualification professionnelle (CQP) de responsable de salon de coiffure (accessible après trois ans d’expérience dans le métier).
Le bac pro perruquier-posticheur.
Depuis 2020, le bac pro métiers de la coiffure. Et bientôt : le CTM et le BTM coiffure, diplômes de la filière artisanale géré par la branche et la profession.

ET POUR LES ADULTES ?

Les reconversions ont le vent en poupe. Mais comment s’y prendre ?
Les centres de formation privés permettent aux adultes de passer le CAP en un an. Les candidats ayant déjà le bac ou un CAP sont dispensés des épreuves dans les matières générales. Les Greta proposent aussi des formations pour adultes avec stages en entreprise.

En chiffres

Les 18 649 alternants (apprentis + contrats de pro) représentent 17 % de l’emploi salarié dans le secteur.

Au niveau de la formation par la voie scolaire, la coiffure a perdu 50% des effectifs en formation depuis 2008/2009.

En 2019 45% des apprentis ayant obtenu un diplôme de coiffure en apprentissage sont en emploi six mois après leur sortie de CFA et 75% ayant obtenu le BP sont en emploi six mois après.

Débat

Epineuse question des programmes : les avis divergent !

Stéphane Amaru, formateur hybride, Stéphane Amaru Éducation pionnière

« J’interviens dans les CFA privés, à la demande de directeurs qui connaissent le métier, pour former les formateurs. Hélas, beaucoup d’enseignants ont quitté la réalité du salon depuis bien longtemps. Et souvent, ils n’ont pas su adapter leur discours à la nouvelle génération. Quant au programme, il est obsolète !

On enseigne le dessin, une matière qui date de l’époque où la photographie n’existait pas, mais aussi la mise en pli ou les crans à l’eau. Qui utilise encore ces techniques ?

Le jeune ne comprend rien aux 150 séparations, qui, d’ailleurs, ne servent à rien pour réaliser une coupe moderne. Il faut que cela aille vite. Travailler moins pour gagner plus… Je suis formé à l’école anglo-saxonne et ses méthodologies stratégiques qui, avec peu de gestes, permettent de faire beaucoup. Il n’y a aucune logique d’éducation.
Enseigner l’histoire, la géographie ou le français… Pourquoi ? Les programmes doivent être repensés pour apporter des compétences désormais essentielles comme le marketing, les réseaux sociaux, le savoir être. Pour moi, l’exemple est le Canada, où l’entrepreneur est payé pour former son apprenti, à condition qu’il le conduise jusqu’au diplôme. Je préconise aussi une autoévaluation régulière du professeur et de l’élève par les patrons. Pourquoi celui qui dégoûte ses élèves peut-il continuer à enseigner sans être inquiété ?
La nouvelle génération cherche des leaders. Elle zappe facilement. Il faut savoir la capter, la faire rêver, la motiver… »

Armelle Bisi-Morales, consultante référente pédagogique chez 2C2C

« Dans le cadre de mes fonctions de responsable pédagogique, j’ai tenu à garder un lien avec les écoles en tant que juré aux examens. J’ai été nommée conseillère de l’enseignement pédagogique (CET). J’ai participé à la refonte des grilles d’examen du CAP pour les épreuves pratiques. Il ne faut donc pas croire que l’éducation nationale est loin des préoccupations des professionnels comme je l’entends souvent. Je pense que les programmes et les examens sont assez en lien avec la vie de salon. En revanche, l’école ne fait pas tout, et un bon maître d’apprentissage est bien plus important qu’un bon programme. Je m’explique : si le jeune intègre parfaitement le programme en cours, mais qu’en salon il ne fait que des shampooings le résultat sera catastrophique. D’ailleurs, les enseignants ont aussi la mission de rencontrer le maître d’apprentissage pour travailler la relation. Bien sûr, comme déjà évoqué, l’examen seul ne suffit pas. Il faut être accompagné pour bien réussir son installation. »

Alain Scafarto, administrateur responsable formation au Cnec

Quelles sont les conséquences de l’arrêté du 16 août 2021 ?
C’est une excellente nouvelle. Les quotas étaient trop restrictifs. C’était incompatible avec la volonté du gouvernement de développer l’apprentissage. Avant, les trois quarts des salons ne pouvaient avoir qu’un seul apprenti. Nous avons beaucoup travaillé sur ce dossier. Aujourd’hui, une personne confirmée peut avoir deux apprentis, et même un troisième en cas de redoublement. La rentrée s’est bien passée. Mais, aucun CFA n’est complet. C’est mathématique. Il y a plus d’écoles (avec les CFA privés) et moins de candidats. Alors certes, on a libéré les quotas mais il n’y a pas encore assez d’apprentis.

Comment expliquer ce désamour du métier ?
C’est un problème de communication. On nous dit que c’est un métier de service, fatigant avec des horaires contraignants. Les coiffeurs font beaucoup d’heures et les salaires ne sont pas assez valorisés. Toutefois, je constate qu’il y a une hausse de population en reconversion, des personnes âgées d’une trentaine d’années, voire plus, venus d’autres cursus.

Comment rendre le métier plus attrayant ?
Il va falloir travailler ! Dans l’absolu, un patron aimerait former ses apprentis pour les garder ensuite en tant que salariés. Mais il est rattrapé par les charges, c’est là que le gouvernement doit faire un effort. D’autant plus, en sortie de pandémie ! Les entreprises jouent leur avenir et il est difficile pour elles de revaloriser les salaires. Ce sera pourtant un passage obligé ! Très peu de jeunes veulent travailler pour un smic. Au-delà de cet aspect financier, il faut rappeler aux jeunes que c’est un beau métier avec de belles réussites.

Et que pensez-vous du programme de CAP ou du BP ?
Les programmes sont orchestrés par l’Éducation nationale donc pas forcément en adéquation avec la réalité du terrain. Dans les CFA privés, certains font une coupe dès leur premier jour de rentrée. Ils ont les yeux qui brillent ! Quand on leur enseigne les maths, l’art plastique, l’histoire… ça ne les intéresse pas ! Malgré nos efforts, il est très compliqué de faire changer une phrase dans un référentiel. Auparavant, nous avions un rôle
consultatif auprès de l’Éducation nationale. Tout a été centralisé et les réunions englobent tous les métiers de l’artisanat. Par chance, les CTN et BPM (pendants du CAP et du BP) sont montés par la branche pour aller vers plus de pratique.

Interview de Christophe Doré, président de l’Unec

Comment vivez-vous l’abrogation de l’arrêté de 1992 ?
C’est une victoire car les choses ont beaucoup évolué. Cette abrogation est une aubaine pour les jeunes et les salons. Ce sujet, l’Unec le portait depuis
2004. À l’heure où les patrons manquent de personnel, notamment dans les
métropoles, il nous paraît indispensable de développer l’apprentissage. Le
gouvernement est dans cette dynamique, en accompagnant les entreprises avec des aides à la formations, 5 000 euros pour les moins de 18 ans et 8 000 euros pour les plus de 18 ans.

Comment expliquez-vous les difficultés de recrutement actuelles ?
Avec la crise sanitaire, il y a eu peu de forums et de rencontres avec les jeunes.
Toutefois, les chiffres sont stables.
Le problème date de 2013, quand le gouvernement avait coupé les aides.
Il faut cinq à sept ans pour former un coiffeur. Aujourd’hui, on manque de
personnel car on n’a pas formé sept ans plus tôt. Les aides de l’État permettent au tuteur de consacrer du temps à l’apprenti. Par chance, cet élément crucial a été entendu par le gouvernement.

Qu’avez-vous à répondre à ceux qui sont critiques envers les programmes ?
C’est un éternel débat. Il est difficile de mettre en place un diplôme en adéquation avec les besoins et les tendances du moment. La tendance est éphémère. Parfois, il y a un décalage entre ce que l’on vit au salon et ce que l’on apprend à l’école. Mais on ne change pas les lignes d’un référentiel si facilement ! Aujourd’hui, nous travaillons sur les diplômes de la filière artisanale avec le CTM et le BTM. Cette filière sera gérée par la branche et la profession.

Comment envisagez-vous l’avenir ?
Il faut être attentif à la mutation de la consommation et du numérique. Se pencher sur l’approche managériale pour la future génération et garder un
vivier de salons formateurs. Ce sont eux qui forment les coiffeurs de demain. En tant que maire d’une ville de 12 000 habitants (Bolbec, NDLR),
je souligne qu’un salon participe à la dynamique économique sur l’ensemble des territoires. Quand le client va chez le coiffeur, il en profite pour passer chez le boucher, le boulanger ou le fleuriste à côté.

Que diriez-vous aux jeunes pour les attirer vers la coiffure ?
C’est un métier de passion ! Il faut savoir être patient. Pour briller sur une scène artistique, il faut d’abord maîtriser les bases et les gestes. La coiffure a de l’avenir. Elle a été reconnue comme essentielle pendant la crise sanitaire et la profession prend soin d’un million de femmes chaque jour.



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