Qui viendra à votre enterrement ??

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Ce mois-ci, j’ai perdu mon grand-père. Ce fut un vrai choc pour moi malgré ses 98 ans. Il était un vrai modèle, pour moi, car en plus il était coiffeur ou plutôt barbier.

 

Il a transmis sa passion à toute la famille car chez moi on est tous coiffeurs depuis des générations. Il s’est arrêté à 77 ans sans jamais de chômage ni de maladie… Six jours sur sept, tôt le matin, le week-end… Je ne l’ai jamais entendu se plaindre…

 

Quand j’ai commencé la coiffure, à 16 ans, je pensais qu’il aurait dû se mettre à faire de la femme, devenir coiffeur mixte comme ses enfants. Les barbiers disparaissaient à cette époque et je ne comprenais pas pourquoi il ne voulait pas changer… Il est resté dans son salon plus de soixante ans. Du haut de mes 16 ans, je me disais que je ne voudrais pas être comme lui… Quelle routine ! Quand on discutait, je lui disais : « Mais pourquoi ne montes-tu pas à Paris pour être un grand coiffeur ? Être dans les magazines ? » Lui me disait qu’il connaissait tellement ses clients qu’il ne pouvait pas les abandonner. « Tu sais, pour eux je suis le plus grand coiffeur… Ils m’ont choisi… Je connais pour la plupart leurs enfants, leurs petits-enfants. Je suis leur coiffeur ! » Je dois dire que je n’étais pas convaincu et que j’ai tout fait pour ne pas devenir un « petit coiffeur » comme mon grand-père. Pour ça, j’ai voyagé, je me suis formé, j’ai écrit des livres, formé des milliers de coiffeurs, en ai embauché des centaines, revendu mes salons, dépassé les 5 000 amis sur Facebook. J’ai réussi à être dans la presse, à faire des shows devant des milliers de coiffeurs… Pourtant, quand je suis arrivé à son enterrement, il y avait plus de 200 personnes. Tout le village était venu. Je ne connaissais personne. Beaucoup m’ont présenté leurs condoléances en me racontant leurs anecdotes. Ils me racontaient à quel point mon grand-père était incroyable et qu’il connaissait tout le monde. Tous ses clients faisaient partie de sa famille et tous étaient prêts à se mettre en quatre pour lui. En témoigne le nombre de gerbes de fleurs qui n’arrêtaient pas de défiler avec des mots comme « À mon coiffeur préféré » ou « À celui qui s’est occupé de notre famille »… Je n’en revenais pas de voir tous ces étrangers pleurer mon grand-père. Et là, en y réfléchissant, je me suis rappelé de celui que j’appelais « le petit coiffeur »…

 

Mais qui viendra à mon enterrement ? Beaucoup moins de monde, c’est sûr ! Celui que je méprisais sans savoir pour sa carrière, c’était lui en fait le grand coiffeur. Quand j’ai vu le nombre de personnes auxquelles il va manquer, j’ai eu honte de moi, car malgré les colloques, les conférences, les shows, les salons énormes, les séminaires… et bien, beaucoup moins se souviendront de moi et ils ne se déplaceront pas… J’ai appris la leçon de ma vie en comprenant que gagner des compétitions, être dans la presse ou à Paris, faire des salons qui cartonnent ne font pas de nous un « grand coiffeur »… En réalité, mon grand-père, sans rien dire, était un très grand coiffeur au regard du nombre de personnes qui se sont déplacées pour lui.

 

Pour ma part, je ne m’étais jamais posé cette question, mais qui viendra à mon enterrement ?

« On ne tombe que du haut de la montagne. » C’était son adage préféré. Il a pris tout son sens pour moi à son enterrement.

Merci grand-père pour cette dernière leçon…

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